Un « client » est parti

La librairie d’ancien, ce sont des livres, beaucoup, des vieux papiers, des salons, des adresses, de grands et petits évènements, des curiosités, des marchands grognons, des familles qui ont hâte de se débarrasser des tas de livres cumulés par des ancêtres qu’on a déjà un peu oublié, et aussi, et surtout, des rencontres, des clients qui deviennent des connaissances, pas vraiment des amis, mais des figures familières, qu’on apprend parfois à tutoyer, avec qui l’on développe des relations singulières, placées, certes, sous le signe du commerce, mais de ce commerce civilisé, rempli d’ambiguïté amicale et de passions partagées qui est le propre de notre métier.

Je viens d‘apprendre aujourd’hui le décès d’un « client ». Cela faisait quelques temps qu’il ne répondait plus au téléphone, mais qui répond encore à son téléphone sinon pour se voir proposer l’isolation de sa maison à un prix défiant toute concurrence ? Ses volets étaient toujours ouverts, mais c’était son frère qui s’occupait de sa maison semble-t-il. Bref, il est parti il y a trois semaines à ce qu’il m’a dit. Il est parti modestement, comme il a vécu, et à l’image de ses dernières volontés, sans acharnement ni grandiloquence.

Michel Lacrampe était toutefois un redoutable et très éclairé collectionneur d’ouvrages et de documents portant sur les Pyrénées et, chose plus rare chez cette catégorie de collectionneur, sur la Gascogne dans son ensemble. Il lisait ce qu’il achetait, ce qui est presque une anomalie chez ce type de boulimique de livres. Un homme discret à outrance, malgré ses béquilles et ses vêtements informes, qui cachaient l’homme de goût et une finesse rare, doublé d’un savoir immense et généreux. Il avait fait don, il y a peu, de son immense bibliothèque, cumulée depuis l’âge de 14 ans, à son village. Cela fait, il ne lui restait plus qu’à partir, petit à petit.

C’est quand son frère m’a annoncé son départ que j’ai compris que l’on ne peut pas faire ce commerce impunément. On apprend à connaître les gens, à les fréquenter, à partager leurs histoires, et, à la fin, quand ils ne sont plus là, ils nous manquent.